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Regards croisés sur le cinéma et l'Afrique

© 2005 Les Armateurs / France 3 Cinéma / Gebeka Films / Studio O

A l’occasion de la sélection « Regards sur l’Afrique », Benshi vous propose l’éclairage de Nadia Meflah, rédactrice pour Benshi, sur les cinémas où l’Afrique est au cœur des récits.


L’Afrique est un continent comprenant 54 pays, la pluralité des cinématographies en est un des reflets. En effet, quoi de commun entre une comédie musicale égyptienne et un documentaire tel que La chasse au lion à l’arc du cinéaste ethnologue Jean Rouch ? De même, comment relier une romance marocaine à un thriller d’Afrique du Sud, ou encore le célèbre film d’animation Kirikou et la Sorcière avec la comédie musicale de toute beauté Un transport en commun de Dyana Gaye ?

Peut-être et d’abord par la narration qui s’ancre dans ce vaste territoire. Mais aussi par une implication dans la production du pays et l’engagement des cinéastes à raconter un récit qui relève tout autant du cinéma que du rapport intime, fécond, avec ce qui a trait à leur culture. Il existe un mot générique, bancal et qu’il s’agit toujours d’interroger : l’africanité. Si nous devions déterminer l’usage de ce terme dans le domaine du cinéma, ce serait alors remarquer quelques invariants au cœur des films : le rapport à l’Histoire et sa remise en cause, la réinterprétation des mythes comme agents du récit, la reconstruction identitaire, l’utilisation des décors naturels quelque soit le genre, un naturalisme qui côtoie aussi une grande flamboyance des formes. Le cinéma a été inventé à la fin du XIXe siècle et même si une industrie existait déjà depuis les années 1910 en Afrique du Sud ou dans les pays du Nord comme l’Algérie ou la Tunisie, elle était le fait du colonialisme français ou anglo-saxon. C’est à partir des indépendances et de la décolonisation que l’on peut véritablement parler des cinémas africains. Jean Rouch en est un des artisans les plus importants qui, dès l’immédiat après-guerre, a fait de l’Afrique un espace cinématographique à explorer. C’est par ses expéditions en tant qu’ethnologue dans différents pays (Niger, Soudan, Gabon), qu’il filmera tout en inventant un nouveau langage. Son cinéma, d’abord envisagé comme Cinéma Vérité, au plus près de la réalité filmée, va peu à peu intégrer des éléments de la fiction, créant un genre de docu-fiction, comme avec le film La chasse au lion à l’arc. En 1966 sortira sur les écrans le premier long métrage de fiction réalisé par un cinéaste africain noir, Noire de réalisé par Ousmane Sembene. Il comprend qu’il faut appuyer l’émergence des talents afin de créer une véritable synergie entre les cinéastes et les pays du continent. Il s’engagera alors auprès du Fespaco le festival de cinéma panafricain créé en 1969 et qui a lieu à Ouagadougou au Burkina Faso. Dans le même mouvement est créé la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci).

Alors que les cinéastes s’engagent, tels des éveilleurs de conscience, à déconstruire les ravages du colonialisme afin de reconstruire la pluralité de leurs histoires, cultures et identités, alors que les films sont de plus en plus repérés par les festivals du monde entier, l’Algérie décroche en 1975 la première Palme d’or au festival de Cannes avec Chroniques des années de Braise de Mohamed Lakhdar Amina. Encore aujourd’hui, c’est l’unique Palme d’or donnée à un film africain, et ce malgré la présence de nombreux films dans les sélections internationales comme Cannes, Venise ou Berlin.

L’émergence de ces nouvelles cinématographies s’accompagne de nouveaux talents. Certains accèdent à une reconnaissance internationale dès leur premier film. Ainsi, il n’est pas inutile de rappeler ici certains cinéastes comme Hailé Guerima (Ethiopie), Abderrahmane Sissako (Mauritanie), Youssef Chahine (Egypte), Safi Faye (Sénégal), ou encore Nabil Ayouch (Maroc). Nombreuses et nombreux sont les cinéastes africains qui proposent au monde des chefs-d’œuvre du cinéma. Avec, et il faut le noter, une présence de plus en plus importante des femmes, comme dernièrement la cinéaste Wanuri Kahiu avec son film Rafiki (Kenya) fortement remarqué à Cannes en 2018. De même, la cinéaste Dyana Gaye, avec ses deux films Un transport en commun et Deweneti, s’impose comme cinéaste avec son regard sensible sur les réalités de son pays, entre documentaire et regard poétique. Ce qui demeure encore et toujours dans une grande majorité des pays c’est le problème de la distribution et de la circulation des œuvres. En effet, que ce soit hors du continent mais aussi à l’intérieur des pays, de nombreux pays souffrent encore d’un manque d’infrastructures. De même, les cinéastes doivent toujours faire appel à des financements étrangers pour produire leurs films et assurer la post-production. Lorsque la production existe, la question de la rentabilité demeure tout comme celle d’une vraie économie cinématographique avec un fond de soutien pour appuyer la création. Pourtant, le continent n’en est pas à un paradoxe près car en 2019, la plus grande industrie cinématographique se trouve en Afrique, c’est Nollywood au Niger. Avec plus de 2000 films par an, dépassant largement Hollywood et Bollywood, le pays a créé un marché qui a cependant du mal à s’exporter malgré quelques rendez-vous à l’international. Le Ghana est dans la même dynamique avec une intense production locale, des films vites faits à coûts réduits. Evoquer les cinémas africains, c’est aussi prendre en compte des réalités économiques très disparates. Après la période des nationalisations et d’un cinéma étatique, après l’émergence aussi de nouvelles vagues qui ont vu surgir de très grands noms dans l’histoire du cinéma, les bouleversements politiques (guerre, révolution, islamisme) ont profondément marqué la créativité et l’industrie. 
Lorsque ce n’est pas tout simplement l’arrêt définitif comme ce fut le cas en Algérie fin des années 90, d’autres pays traversent ou ont connu des révolutions, en Egypte, en Tunisie, en Lybie, au Yémen. Le plus souvent isolés, sans appui, avec parfois l’aide de structures étrangères qui pallient la déshérence et déliquescence des gouvernants en place, les cinéastes réinventent des formes cinématographiques afin de saisir ce qui se joue dans leur pays. 

Une des caractéristiques des films sélectionnés par Benshi, c’est qu’ils proposent des récits ancrés dans la réalité avec un regard poétique, comme pour permettre aux personnages de supporter un réel le plus souvent tragique. L’imaginaire comme la combativité sont des moyens de surmonter une vie difficile. Tel est le cas pour notre Soleil dans le film de Djibril Diop Mambéty La petite vendeuse de soleil. Pauvre, très pauvre même, touchée par un handicap moteur, elle réussit à s’imposer au milieu d’un groupe de garnements assez machos, au sein d’une société adulte peu solidaire. Elle trouvera en elle la force de continuer son combat : travailler pour ne pas mendier. De même, notre jeune Ousmane de Deweneti ne s’interdit pas de croire au Père Noël alors que tout dans sa vie semble lui interdire de croire à un monde meilleur. Contrairement à Soleil, il mendie mais avec une malice et une intelligence qui lui font parfois gagner gain de cause. Lorsque Kirikou vient au monde, il constate, comme Soleil et Ousmane d’ailleurs, combien le monde des adultes est figé dans des comportements égoïstes, craintifs aussi mais surtout sans solidarité ni bravoure. Or, le temps est ce qui nous constitue, le présent peut et se doit d’être ré-enchanté, comme dans Flocon de neige, de Natalia Chernysheva, même si pour cela il faut user d’ingéniosité, de malice et surtout de courage.